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dei Miei Ragazzi
Un écrivain oublié : Marie Barrère-Affre
(31 juillet 1885 – 23 juillet 1963)
Par Georges Monnet
Historien de Littérature Populaire
Le 27 mars 1914, un jeune couple de catalans français
débarque à Casablanca.
Lui: Raoul Barrère naît à Thuir le 17 février
1890. Il a dix ans lorsque son père,colonel d'infanterie, meurt à Montauban.
Il n'a plus que sa mère et ses deux soeurs. Il s'oriente vers
la profession d'agent commercial.
Elle : Marie Affre naît à Perpignan le 31 juillet 1885. En
1902 sa mère meurt laissant quatre filles, Marie est l'aînée.
Son père Edmond Affre est notaire au 8 de la rue Neuve. Il décède
en février 1913. Marie fait ses études au pensionnat Sainte
Marie de Perpignan, c'est une jeune fille cultivée, aux multiples talents.
Elle peint, joue excellemment du piano et surtout elle écrit.
Noëliste elle a très tôt épousé le
combat violent que mène la presse assomptioniste contre
la République
qui a obtenu la proscription des congrégrations religieuses.
Marie écrit des poèmes, des nouvelles, des contes, des romans
pour enfants, de courts romans pour adultes qui passent au “Noël” et à “La
Semaine de Suzette”. La Bonne Presse la publie. À plusieurs reprises,
elle a été primée. Elle est même Maître ès
Jeux Floraux de Toulouse. (3)
Raoul et Marie se sont mariés le 9 janvier 1914 à Perpignan
et aussitôt ils sont partis pour le Maroc. Peut-être pour mettre
un peu d'espace entre eux et le petit monde du Roussillon où ils ont grandi.
Sans doute pour vivre, dans un vaste pays qu'ils ignorent, l'aventure d'un jeune
et bel amour.
À peine arrivés, la guerre éclate. Raoul
est mobilisé. À plusieurs
reprises, Mi (comme on appelle Marie) est autorisée à suivre les
déplacements de son bataillon : Berrechid puis Kasba Tedla, la vallée
de l'oued Oum Er Rbia, puis Meknès.
Enceinte, elle ne perd
pourtant pas un instant: elle écrit au “Noël” ce
qu'elle fait, ce qu'elle voit....
Toutes ces notes de voyage – ces croquis marocains – elle les rassemblera en
un volume qui sortira en 1920: “La Kasba parmi les tentes” est un des plus beaux
livres de Marie.
À Casablanca, le 10 mars 1915,naissance d' Edmond. Peu après, sa
mère écrit: “Il est tellement brun qu'on ne
voit guére si
ses joues sont roses; il a une forêt drue de cheveux frisés,
et ouvre très grands des yeux pleins de lumière”
Au début de 1920 , les Barrère reviennent en
France régler
la succession parentale.
Le 3 mai
1920, dans la salle des Illustres, au Capitole de Toulouse, Marie prononce un
hommage à Clemence Isaure (3) .
Il semble qu'alors ils envisagent de rester
en France : Raoul a-t-il été peu satisfait de la société qui
l'employait et l'avait chargé du défrichement des terres en vue
de lots de colonisation? Ils achètent le domaine de la Belluyère
, sur la route d'Albi , au nord de Castres. Leur fille Maryvonne y nait le 23
février 1922. Mais la marche du domaine péréclite, si bien
que Raoul et Mi sont constraints de vendre et à retourner au Maroc.
En 1927, on les retrouve place de France à Settat.
Marie écrit,
fait le catéchisme, aide l'un, soigne l'autre. Puis c'est Tamelelt où ils
construisent leur maison “Dàr en Nouàr” (la Maison des Fleurs).
Raoul travaille à l'huilerie coopérative et, le soir, tape à la
machine les manuscrits de sa femme. Ils lancent une toute petite plantation.
En 1931, Marie entre à la Société de
Gens des Lettres. Bien plus tard, en juin 1959, alors qu'elle n'est plus éditée — la
Bonne Presse ayant relégué aux oubliettes tous ses vieux auteurs — elle
regrettera de n'avoir pas été candidate dès son premier
roman en 1911. “Hélas, écrit-elle, j'en ai été dissuadée
par l'editeur lui-même!”
Les Barrère ne sont pas
colons. Quand la guerre arrive ils ne jouissent pas de certains avantages.
C'est ainsi qu'ils n'ont pas droit à l'essence pour se déplacer.
La famille se rapatrie dans le modeste appartement de vacances qu'elle possède
4, rue des Alliés à Mogador.La tourmente passée, retour à Tamelelt
où la plantation
se révèle d'un bon rapport.
Mais Raoul, de santé fragile, meurt le 13 mai 1955 à Mogador.
En 1960, Mi écrira à un cousin “Je ne supporte la séparation
que parce que ce n'en est pas une : le sentiment de sa présence à mes
côtés est d'une puissance extraordinaire … “
En 1956, l'indépendance du Maroc est proclamée..
Les fonctionnaires doivent quitter le pays. Maryvonne, sa fille et son mari Marcel
Vernou ont l'obligation de rentrer. Marie se décide à les suivre.
En septembre 1957, Marie est en France, provisoirement installée à St
Ciers d' Abzac (Gironde): “Je vis chez une amie d'enfance
avec laquelle j'ai pris des engagements. Mon gendre ayant éte nommé dans
les Pyrénées
Orientales va s'occuper de me trouver là-bas un logement... ce qui me
rapprochera de ma fille” . Ce sera Thuès-entre-Valls, un hameau de
montagne, dans la vallée du Têt. Elle s'installe. Ses conditions
de vie sont déplorables,
elle vit chichement pendant quelques mois : “Ne me taxez
pas d'amertume. J'ai seulement beaucoup de chagrin d'avoir tant travaillé pour
n'arriver qu' à cette
fin de vie désolée ” ( à la SGDL, 3 mars
1958). Un peu plus tard elle déménage à Collioure (Pyrénées
Orientales). Elle
y meurt , rue Antonio Machado, le 23 Juillet 1963.
Marie repose à Perpignan , loin de son cher Raoul resté à Essaouira,
.l'ancienne Mogador.
****
En 1959, Marie Barrère-Affre, qui vit petitement à Thuès
, écrit à la
SGDL : « J'ai écrit autant de romans que Delly ;
ils ont eu de grands succès de librairie ». En quoi elle
se trompe : elle a écrit beaucoup plus que la rosière
versaillaise! Au moins 110 volumes (dont les deux tiers à la Bonne Presse),
une liste interminable de poèmes, de contes, de nouvelles , de légendes
, de croquis , de pièces de théâtre , de romans feuilletons.
Un exemple : dans le seul « Pèlerin » (4) on
trouve 48 romans entre 1927 et 1976 : 17 seulement ont été édités,
9 ont paru post-mortem , le Père Guichardan en ayant acheté les
manuscrits à la pauvre Marie qui peinait à vivre.
****
Quelques remarques sur cette œuvre, peut-être aussi vaste que celle
de Simenon ?
a) Les formes littéraires
Les formes littéraires sont multiples. Marie est d'abord poète :
elle entre au «Noël» avec
un (médiocre) poème « Le bataillon de braves » en
janvier 1901. On la sait couronnée aux Jeux Floraux de Toulouse et de
Bordeaux.
Elle laisse deux recueils de poèmes à la librairie académique
Perrin :
«Deux rives au soleil » (1931). L'une est évidemment
la rive africaine. Prix de la Revue des Poètes.
« Les chemins
de l''automne » (1934) Prix Olivier de
Serres
Mais on trouve aussi :
- des pièces de théâtre , certaines
accompagnées
de la musique du R.P. Mas.
- 15 romans cinématiques, une formule propre à la Bonne Presse,
ancêtre de la BD , des textes illustrés (par Damblans jusqu'en 1934)
-
des livres pour enfants aux éditions Gautier-Languereau , aux éditions
du Clocher à Toulouse et chez Mame.
- des romans bien-pensants qui feront
les beaux jours des collections populaires de la Bonne Presse
- un recueil de croquis à la
plume : « La
Kasba parmi les tentes »
- et surtout une trilogie de romans marocains qui, aujourd'hui encore , font
la joie et l'admiration de ceux qui les dénichent.
b) Les sujets
, les lieux , les époques
A l'intérieur de la veine romanesque , les sujets
, les lieux , les époques varient sans cesse ; comme ces romans paraissent
en feuilleton , il convient de ne pas lasser le lecteur.
Marie n'est allée
ni en Egypte ni en Grèce ni aux Indes ni
en Russie. Néanmoins sa solide culture aidée d'une imagination
plus que fertile fait que rien ne l'arrête. On est transporté à l'époque
des dynasties de pharaons , au temps des grecs païens ou des romains pourchassant
les premiers chrétiens. Bien plus tard , viendront la débâcle
, la Résistance , thèmes plus obligés peut-être car
la feuilletoniste ne peut guère échapper à son temps.
Ses lieux de prédilection sont néanmoins le Roussillon son pays
natal, et son pays d'adoption , "son" cher Maroc.
c) Les genres
Il est aisé de déplorer chez Marie Barrère-Affre
un trop grand nombre de "romans alimentaires". Certes l'intrigue est
bien ficelée
avec parfois un brin de mystère , de suspense. Le style est irréprochable :
l'auteur manie avec grande aisance une langue souple et poétique. Ce qui
dérange le plus ce sont les personnages , trop stéréotypés
, flanqués d'une psychologie hâtive qui résiste mal à l'analyse.
Marie est croyante , sa foi est profonde , lumineuse, sûrement trop dogmatique.
Elle est convaincue que le premier devoir d'une catholique que Dieu a munie de
ce “don redoutable” qu'est le talent littéraire est d'écrire des
romans édifiants..
Là , le bien , forcement catholique , sort vainqueur et le mal , necessairement
autre , marque le pas. Comme l'Eglise de son temps , Marie est persuadée
qu'ainsi le Règne adviendra.
Et pourtant lorsqu'elle écrit “son” Maroc , lorsqu'elle regarde vivre
les berbères , il lui arrive d'oublier qu'elle veut d'abord édifier.
C'est alors que , renonçant à ce qu'elle croit sa mission , elle
se révèle un grand ecrivain.
d) Les pseudonymes
Les contours de l'œuvre sont d'autant plus difficiles à cerner que les
pseudonymes sont nombreux.
Avant son mariage , elle signe Marie Affre ou Violette des Pyrénées
, son pseudonyme de noëliste.
Très tôt les productions chez Gautier-Languereau (La Semaine de
Suzette) puis les romans cinématiques sont signés Myriam Catalany – Marie
la Catalane .
Elle est « Flaneuse » dans le journal marocain « L'Atlas » qui
parait à Marrakech
Dans certains feuilletons du «Pèlerin » , elle se cache
derrière Gineste (ou Ginette) de Cosprons , Marie Régis Falandry
(nom de sa grand mère maternelle).
Est sûrement Marie , ce Tamelelt qui signe un « Brumaire et
Messidor » dans « La Croix des Jeunes » en
1935.
****
Un petit tour d'horizon des romans qui se passent , tout ou en partie , au
Maroc.
a) A la Bonne Presse
- “Sous l'oeil de Minerve” (Bijou 1930) Dans un coin perdu du Haut-Atlas où gémit
un prisonnier retenu par les pillards
- “Le Balcon sur le désert” (Ruban Bleu 1938): Lente réconciliation
d'un couple dans ce “désert de lumiére et de couleur” où se
cache Ouarzazate.
- “Les maîtres des arbres” (Bijou 1939, Etoiles 1946).
A Demnate.
- “Lalla Aicha” (Bijou 1941) ensorceleuse des colons près du bois sacré d'Aïn
Bel-Mesk.
- “Dès ce monde (Bijou 1941) Sous la Révolution en France puis à Mogador.
- “La Koubba des Sultanes” (Bijou 1941, Etoiles 1945) Sur le littoral au nord
de Rabat.
- “Le jardin d' Omphale ” (Bijou 1942, Etoiles 1948). En partie , aux
bords de Marrakech
- “Quand Dieu nous mène” (Ruban Bleu 1948) Une intrigue
compliquée
mêle le domaine de Bir Enneich près de Marrakech , l'Indochine
, le faubourg Saint-Germain et les luttes de la Résistance à Perpignan.
Deux ouvrages édités à la Bonne Presse sont à mettre à part:
- “La kasba parmi les tentes" (1920). Recueil de “croquis” entrecoupés
de poèmes. Les premières impressions d'une jeune femme qui vient
d'arriver “Trois ans de ma vie ..là-bas... parmi les meskines” , “ dans
le charme du bled et la grâce des villes” Par son naturel ,
son charme de “pris
sur le vif” , ce livre (5) qui n'est
pas un roman , tranche radicalement avec les productions antérieures de
Marie.
- “Terres farouches" (1933). D'abord un film (6) tourné au
Maroc par le R.P. Damion, père eudiste , sur une donnée
de Marie Barrère-Affre.
Presenté Salle Gaveau à Paris le 10 novembre 1932 , sous la présidence
de la Maréchale Lyautey. Peu après Marie en tire un roman que la
Bonne Presse présente ainsi: “ Dès bords de l'Océan
africain aux confins de la dissidence dans le Haut-Atlas marocain, une équipée
dramatique dans laquelle évoluent et se heurtent colons, indigènes
et dissidents farouches".
b) Les ouvrages pour les enfants
- un roman cinématique: “Une tête blonde” (Bonne Presse 1928)
- quatre romans missionnaires parus aux éditions du Clocher à Toulouse
en 1949: “Le fils de l'aviateur” suivi de “L'aviateur de l'Atlas” , “Au service
du Roi” suivi de “La Randonnée Tragique”
- une biographie: “Lyautey , le grand Africain” (ca 1940) dans la collection “Pionniers
de l'Empire” aux éditions du Clocher,
- trois récits marocains d'une délicieuse facture dans “Zouina,
la petite sultane” (Mame 1954), sans doute le dernier volume de Marie qui fut édité.
c) La trilogie berbère (7):
- “Le village de Toub”. Ecrit en 1938, il est publié la même
année
puis en 1949 aux éditions du Maghreb à Casablanca. Il est couronné par
l'Académie Française.
- “Timimmit Ksourienne”. Écrit en 1938 à Tamelelt, il obtient
sur manuscrit le prix littéraire du Maroc en 1941. Paul Bory de Casablanca
en donne un double tirage: l'un, à 975 exemplaires , avec des bois de
J Hainault en 1944; l'autre , ordinaire , illustré par P.C. Beaubrun ,
en 1946.
- “Poussières dans le Chergui”. Ecrit à Mogador entre le 12
et le 29 avril 1943, édité en 1946 chez Arthaud (Grenoble) . Ce
roman a été repris (8) en 1994, pour un tirage de 1500 exemplaires,
par “ La
croisée des chemins” de Casablanca.
Dans ces romans, Marie oublie qu'elle est chrétienne; son regard sur les
moeurs berbères est impartial; on le devine même plein de sympathie.
Elle aime les êtres beaux comme des dieux soumis au destin qu'éveillent
leur passions. Est-on si loin de la tragédie grecque? Des êtres
qui participent à l'universelle condition: aimer, souffrir, mourir dans
le plus petit des villages berbères tout pétri de traditions.
Une langue fluide, riche sans surcharge, sévère musique qui tend à fixer
hors du temps ces tableaux, images primitives à jamais saisies par le
peintre.
d) Les Journaux
A ces textes plus particulierement destinés au Maroc, il convient d'ajouter
les contributions à deux journaux :
- “L'Atlas de Marrakech” quotidien animé par Jean du Pac, dans lequel
Marie écrit chaque semaine sous le titre “Instantanés”
- “Le Maroc catholique” où, des années
1920 à 1940,
elle donne poèmes, nouvelles, “croquis” (9) et même un roman feuilleton “Le
Rouet d'Omphale”
*****
Destin un peu pitoyable que celui de Marie. Excellemment
douée, d'une
inépuisable fécondité, en manque d'un bon éditeur
capable de la guider vers le meilleur de son talent, désesperée
jusqu'à la mort d'avoir dû quitter un pays, une maison qu'elle aimait.
Elle est entrée dans la nuit sans rien depuis pour nous faire souvenir
d'elle.
© Georges Monnet, in "Revue
Littéraire",
n°12, 2006 (no reproduction rights without permission)
NOTES
(1) Son arrière grand-père, Jean
Pierre Affre de St Rome de Tarn, fut le grand oncle de Mgr Denis Affre,
archevêque de Paris, mort sur les barricades en 1848.
(2) L'Union Noëliste est une association
amicale qui s'organise autour du “Noël” hebdomadaire de la Bonne Presse
crée en 1895. Parmi les
conditions d'admission : avoir un pseudonyme accepté par la direction.
(3) Clemence
Isaure était une dame toulousaine légendaire et symbolique qui
aurait vécu au XIV siècle et
fondé le consistoire du Gai Savoir
Selon l'Histoire de Languedoc elle
"....était
une très riche et très généreuse dame, qui aimait
la poésie et les belles lettres au point d'avoir créé un
prix que l'on décernait tous les ans au mois de mai aux poètes
ayant fait les plus beaux vers. Cette institution fut appelée le Collège
de la Gaye Science, ou l'Académie des Jeux floraux, parce que les lauréats
recevaient, dans l'ordre, une violette d'or, une églantine d'or, et enfin
un souci d'or...”
(4) Hebdomadaire de la Bonne Presse crée en 1877 et encore publié.
(5) Ce livre est à peu près introuvable des nos jours. Peut-être
le livre a-t-il été mal reçu par le public de la Bonne Presse
peu préparé à une narration romanesque?
(6) Ce film semble à jamais disparu. Peut être a-iil-été
mal reçu par le public de la Bonne Presse peu préparé à une
narration non romanesque?
(7) Un indice du succès de ces livres: les auteurs de manuels scolaires
des années Cinquante y ont largement puisé.
(8) Rien n'a été repris en France. La Bonne Presse, à qui
elle a tant donné, cesse de la publier en 1957
(9) Sans doute, à la même époque , on doit retrouver ces croquis
dans le “Noël”
SOURCES: Les Archives
de la Société des Gens de Lettres - Edmond Barrère et Maryvonne
Pannetier - Documents personnels et l'assistance du Père Michel Lafon.

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